Carnet de lectures maudites – The World According to Garp, John Irving

Il y a quelque temps, John Irving était l’invité de l’humeur vagabonde sur France Inter pour son dernier roman Avenue of Mysteries (Avenue des Mystères). Une amie m’avait conseillé, de ce même auteur, The World According to Garp, dont j’avais entamé la lecture…. il y a quelques années déjà maintenant.

Mon souvenir de lecture est plutôt positif. Je me rappelle une écriture fourmillante, pleine de trouvailles et de détails cocasses. Des personnages hauts en couleur, des situations rocambolesques  par lesquelles on se laisse emporter, et beaucoup d’humour.

Alors, finalement pourquoi n’ai-je pas poursuivi la lecture?  Et pourquoi est-ce que je ne la reprends pas, en tout cas pour l’instant?

Une première raison tient à l’une des qualités du roman: sa richesse touffue. J’en ai perdu le fil depuis si longtemps que je ne pourrai pas le reprendre là où je l’avais laissé. Et l’idée de le reprendre depuis le début ne me séduit pas non plus!

Mais la véritable raison est la suivante, plutôt injuste pour l’oeuvre et pour l’auteur. C’est un peu comme si je l’avais déjà lu… Non, je n’ai pas TOUT lu, mais chose assez rare, j’en ai un souvenir assez précis et ma mémoire convoque des images très nettes de ma lecture.

La vie me poussera sans doute de nouveau vers cette auteur, vers le monde selon Garp ou l’avenue des mystères, qui sait…

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J’ai lu D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

D’après une histoire vraie, roman. Voilà ce qu’on lit dès les premières pages. Pourtant, la narration à la première personne, et la substance même de l’ouvrage nous mènent vite à oublier cette précision.

Après l’énorme succès de Rien ne s’oppose à la nuit, de nature autobiographique, mais qui se veut également un roman, l’auteure tricote et détricote, tant dans l’intrigue, la forme que le fond, la question du vrai, du réel, de la vérité en écriture.

La tour de force de l’ouvrage est de nous faire oublier un bon moment ce qu’on lit: un roman. Et puis, finalement, on finit pas se poser la question: est-ce une « histoire vraie »? est-ce de la fiction? Qu’est-ce que la fiction?

Le titre prend alors tout son sens: il ne s’agit pas d’une histoire vraie mais de quelque chose écrit d’après celle-ci.

J’ai vraiment eu plaisir à lire ce roman, qui est écrit un peu à la manière d’une enquête à double niveau. Celui de l’intrigue; on veut en savoir plus, on a du mal à poser le livre, on lit pour connaître l’épilogue de l’histoire et on finit complètement désarçonné.e, et dans mon cas, séduite par le coup de maître réalisé par l’auteure. Et au niveau métatextuel, où l’auteure tout en écrivant son intrigue commente et questionne la limite poreuse entre fiction et réel.

Une citation, pour finir:

Le réel, si tant est qu’il existe, qu’il soit possible de le restituer, le réel, comme tu dis, a besoin d’être incarné, d’être transformé, d’être interprété. Sans regard, sans point de vue, au mieux, c’est chiant à mourir, au pire, c’est totalement anxiogène. Et ce travail-là, quel que soit le matériau de départ, est toujours une forme de fiction.

Zoom sur En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis

J’avais beau m’y attendre, je n’ai pourtant pas réussi à amortir le coup que m’a porté En finir avec Eddy Bellegueule.

Dès l’ouverture, les choses sont posées: le personnage principal est brutalisé et rien ne nous sera épargné à nous non plus, lecteurs.

J’ai littéralement plongé dans ce roman, j’en ai rêvé la nuit, je l’ai continué dès que j’avais quelques minutes de pause. Je l’ai lu en haletant, parfois en apnée, face à la violence décrite tout au long du récit.

En finir avec Eddy Bellegueule est un roman autobiographique qui décrit l’enfance du personnage principal, la façon dont il a toujours été marqué du sceau de la différence, la découverte de sa sexualité et surtout la violence de son milieu qui ne lui a laissé que la fuite comme survie.

La violence. On en fait l’expérience, par procuration. Violence physique, violence du langage.

Cet ouvrage a provoqué une assez vive polémique.

Tout récemment encore, La marche de l’histoire invitait Xavier Vigne, qui arguait que Edouard Louis qu’il « reprodui(sai)t un vieux discours conservateur de dépréciation du monde ouvrier ».

Ce n’est pas ainsi que je l’ai reçu. Je l’ai perçu comme une tentative de restitution de la violence, violence imposée à ceux de son milieu, et qui est elle-même imposée à plus faible que soi.

J’ai d’abord été happée par le propos du texte, avant de m’incliner devant l’efficacité du  procédé d’écriture, clinique, efficace. La voix des gens de son milieu d’origine est insérée directement dans le reste du texte par le biais d’italiques; le discours de l’autre est donc fondu dans le reste du texte, tout en étant mis en exergue. Reflet de la fuite de l’auteur hors de son milieu de naissance, le texte violent est typographiquement à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la phrase qui le contient.

 

Je suis désormais le blog d’Edouard Louis.

Il y a inséré récemment un article éclairant ( publié dans le New York Times donc en anglais) sur les raisons à l’origine des votes FN. Il y avance qu’il faut enfin donner de la visibilité à ceux qui l’ont perdue, et qui pensent en trouver grâce à leur vote pour l’extrême-droite.

C’est justement ce que fait, par la littérature, En finir avec Eddy Bellegueule. Il les représente.

 

 

 

Paper palace

Dernièrement j’avais besoin d’un stylo rouge. Très délicat choix: pour que mon écriture soit un peu lisible il faut que cet outil me permette de la faire glisser sans accroc sur le papier. Pas de stylo à bille, donc, mais pas de feutre non plus.

Je me suis donc rendue tout logiquement dans une papeterie, dans une des ces enseignes peu glamour dont le seul attrait est la promesse de prix cassés. Je n’avais après tout besoin que d’un malheureux stylo rouge. Mais c’était sans compter sur l’attrait irresistible de la papeterie et des fournitures de bureau, quel qu’en soit leur distributeur.

La papeterie, c’est la promesse d’écrire.

Et c’est ainsi que je suis ressortie du magasin avec un carnet à couverture souple, aux pages lignées, format A6, dont je n’avais absolument pas besoin, mais dont l’achat m’a donné une satisfaction inattendue.

Et puis quelques jours plus tard, j’entamai la lecture de Moon Palace, de Paul Auster.

J’ai eu l’impression de faire partie d’une communauté, sinon d’écrivain.e.s, de ceux qui aiment écrire.

 » I spotted a stationery store on the other side of the street. (…) The Paper Palace looked too small to contain much of interest. If I decided to cross the street and go in, it must’ve been because I secretly wanted to start working again– without knowing it without being aware of the urge that had been gathering inside me.  I hadn’t written anything since coming home from the hospital in May — not a sentence, not a word — and hadn’t felt the slightest inclination to do so. Now after four months of apathy and silence I suddenly got it into my head to stock up on a fresh set of supplies: new pens and pencils, new notebook, new ink cartridges and erasers, new pads and folders, new everything.

(…)

I made my way down the aisle pausing after every second or third step to examine the material on the shelves. Most of it turned out to be standard office- and school-supply stuff but the selection was remarkably thorough for such a cramped place, and I was impressed by the care that had gone into stocking and arranging such a plethora of goods, which seemed to include everything from six different lengths of  brass fasteners to twelve different models of paper clip. As I rounded the corner and began moving down the other aisle toward the front, I noticed that one shelf had been given over to a number of high-quality imported items: leather-bound pads from Italy, address books from France, delicate rice-paper folders from Japan. There was also a stack of notebooks from Germany and another one from Portugal. The Portuguese notebooks were especially attractive to me and with their hard covers, quadrille lines, and stitched-in the signatures of sturdy unblottable paper I knew I was going to buy one the moment I picked it up and held it in my hands. There was nothing fancy or ostentatious about it. It was a practical piece of equipment — stolid,  homely,  serviceable, not at all the kind of blank book  you’d think of offering someone as a gift. But I liked the fact that it was cloth-bound, and I also liked the shape 9.25 x 7.25″ which made a slightly shorter and wider and most notebooks I can’t explain why you should of been so what I found those dimensions deeply satisfying and when I held a notebook in my hands for the first time I felt something akin to physical pleasure, a rush of sudden incomprehensible well-being.  » 

J’ai lu Tess of the D’Urbervilles, de Thomas Hardy

Tout a commencé par des fragments, ceux que j’ai vu de l’adaptation de Roman Polanski*, sur Arte, un soir où je n’avais pas le temps de regarder la télé. Mais mon attention a été littéralement happée par le regard de Nastassja Kinski, qui interprète Tess dans la version filmée.

Je ne sais pas si j’aime le film de Polanski. Mais chaque fois qu’il passe, j’ai envie de le voir. Il exerce sur moi une sorte d’attraction inexplicable.

J’avais manqué les premières minutes du film lors de sa dernière diffusion, et n’avais pas pu en voir la conclusion… pourquoi ne pas lire l’oeuvre originale, me suis-je dit.

Mon propos ici n’est pas du tout d’opérer une étude contrastive entre le roman et le film. Je les conçois vraiment comme deux oeuvres distinctes, qui se font écho.

Tess of the d’Urbervilles fait partie de mes expériences de lecture. De ces romans que je ne parviens pas à poser, mais dont la lecture n’est pas pour autant évidente, ni purement agréable. Spontanément, je classerais Trois Femmes Puissantes, de Marie N’Diaye dans cette catégorie de livres qui ne se sont pas laissés lire aisément, mais dont l’empreinte, malgré une unique lecture, demeure forte et pour longtemps.

Tess of the d’Urbervilles raconte l’histoire de Tess, dont la vie semble vouée à un destin tragique dès lors que son père, simple villageois allergique au travail, découvre qu’il est issu d’une vénérable lignée, dont la noblesse s’est amoindrie, puis tarie. Ironie du destin, cette révélation, loin d’élever la famille, va précipiter la perte de l’héroïne.

A travers le destin malheureux de Tess, Thomas Hardy peint le portrait d’une société victorienne en plein changement: les classes sociales sont en mouvement, les pauvres hères du moment sont les nobles d’autrefois et les bourgeois s’achètent une noblesse avec un titre. Le salut que peut apporter la religion est remis en question et l’injustice du sort réservé à la femme parce qu’elle est femme est mis en exergue.

Eh bien parlons-en, justement, du rôle dévolu à la femme. Tess finit par se rebeller contre son sort, mais après combien de temps à courber l’échine docilement! Et c’est cette passivité, cette foi amoureuse, qui a fait obstacle pour moi à toute empathie envers le personnage. Tess n’est tout au long de la lecture restée qu’un type, qu’un modèle bien commode pour l’exposition d’une thèse, que je reçois d’ailleurs  parfaitement intellectuellement; Tess est comme traquée de toute part, par sa famille, son milieu, les hommes qu’elle rencontre.

C’est pourquoi cette impression de lecture est si ambivalente: d’un côté,une admiration de la force de la composition, de l’emploi des symboles et des thèmes. De l’autre, j’ai souffert d’un manque d’élan, d’identification ou de rejet, envers le personnage principal.

 

Pour finir, un extrait

It was a hazy sunrise in August. The denser nocturnal vapours, attacked by the warm beams, were dividing and shrinking into isolated fleeces within hollows and coverts, where they waited till they should be dried away to nothing.

 

*Tess, Roman Polanski, 1979